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Pierre RABHI:" L'agroécologie, c'est apprendre à coopérer avec les forces de la vie"

Pierre Rabhi: " L'agroécologie, c'est apprendre à coopérer avec les forces de la vie"

Auteur, paysan et philosophe d’origine algérienne, Pierre Rabhi est l'inventeur du concept de "sobriété heureuse" et l'un des ambassadeurs les plus engagés de l'agroécologie dans le monde. Ce dernier revient sur sa vision, unique, de cette technique agricole. Interview.

Propos recueillis par Audrey Plat

Pierre Rabhi © Mouvement Colibri

Inventeur et théoricien de la " Sobriété heureuse " , Pierre Rabhi est à l'origine de nombreuses structures promouvant l'agroécologie : Terre & Humanisme, le Mouvement des Oasis en Tous Lieux, Les Amanins, la Ferme des Enfants, Hameau des Buis, les Amis de Solan et les Colibris. Depuis la fin des années 90, à la demande de l'ONU, il intervient dans le cadre de l'élaboration de la Convention de lutte contre la désertification (CCD), notamment dans les pays africains de la bande du Sahel.

A.P: Pour démarrer si vous le permettez, j’aimerais que l’on revienne sur vos racines, multiples… A commencer par vos origines africaines…

Pierre Rabhi : Je suis né dans une petite oasis du sud de l’Algérie, toute proche du Maroc. Kénadsa a été fondée par un soufi non violent. C’est une petite ville située en zone aride, à côté de Béchar. Les Français venaient exploiter du charbon. Ce qui a mené à un bouleversement de notre structure sociale. Dans cette mutation importante, j’ai eu le malheur de perdre ma mère alors que je n’avais que 5 ans. Mon père était forgeron, il travaillait le métal pour réparer les modestes objets du quotidien. Il m’a nourri et m’a transmis de belles choses. Il était libre jusqu’au jour où la mine de charbon et son nouveau métier de conducteur de locotracteur, l’ont aliéné.

 Vous avez par la suite été élevé par des Français...

Oui, mon père s’est alors lié d’amitié avec un couple de Français. Et, par souci de mon avenir, il m’a confié à eux. Mais je suis resté lié à mes racines. C’est comme ça que ma vie a commencé… Dans cette double appartenance, entre tradition et modernité ; aussi entre deux religions, l’Islam et le Christianisme. Et j’ai essayé d’assimiler tout cela comme j’ai pu.

Pierre Rabhi © Mouvement Colibri

Avez-vous conservé ce lien avec l’Algérie par la suite ?

Hélas non. Je me suis retrouvé engagé dans un processus nouveau. Mes parents adoptifs ont été mutés à Oran, et je les ai suivis. A la demande de mon père d’ailleurs… Je me suis donc retrouvé isolé par rapport à ma propre culture, jusqu’au moment où j’ai décidé d’aller en France, à Paris. J'y suis devenu un ouvrier spécialisé parce que je n’avais pas de formation particulière.Plus tard, avec ma double culture franco-algérienne, je me suis retrouvé entre le marteau et l’enclume et je me suis passionné pour la philosophie et les philosophes. Et j’ai tenté de comprendre ce que je vivais en les lisant. Mais les philosophes eux-mêmes ne s’entendent pas… Il n’y a pas une philosophie mais des philosophies. En quête de vérité, Socrate conclut : "Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien !"

A quand remonte votre prise de conscience agro-écologique et qu’est-ce qui vous a poussé à vouloir faire autrement ?

En 1961, avec ma femme Michèle rencontrée dans cette usine à Paris, nous avons décidé de faire un retour à la terre pour me soustraire à la civilisation “hors sol” qui commençait à dessiner, sous mes yeux, ce que l’on nommera plus tard les Trente Glorieuses.

«Dès le début, nous avons établi une feuille de route : intégrer la modération, rester dans un cadre sobre et maîtrisable»

De la philosophie à l’agroécologie… Comment en êtes-vous arrivé là ?

L’agroécologie me semblait concilier approche de la nature et activité vivrière. Je voulais vivre de mes cultures, trouver une activité tournée vers l'auto-consommation. Je suis alors rentré dans une forme d’insurrection. Je travaillais dans un lieu carcéral et je considérais que ma vie était plus importante qu’un salaire. Nous ne sommes pas nés pour le produit national brut mais pour vivre ! Je voulais sortir de cette aliénation. Avec Michèle, ma compagne, et mère de nos cinq enfants, nous avons donc décidé de faire un retour à la terre.

Quelle est votre définition de l'agro-écologie ? Et comment avez-vous débuté ?
J’entends l’agroécologie comme l’ensemble des pratiques agricoles préservant, voire améliorant, les ressources naturelles, et favorisant l’autonomie alimentaire des populations. En 1962, j’ai opté pour l’agriculture biologique. Nous avons choisi une terre aride en Ardèche, un biotope de roches que nous avons réussi à transformer en oasis. Nous avons renoncé aux plaisirs factices de la civilisation industrielle et cultivé une nouvelle ascèse, à base de "sobriété heureuse" et de respect de la nature.

Les 12 fondamentaux de l'agroécologie -Pierre Rabhi © Association Terre et Humanisme

Comment avez-vous choisi le lieu où développer votre pratique de l'agoécologie ? Et concrètement, comment avez vous commencé à la mettre en pratique ?

Les critères de beauté ont beaucoup pesé dans le choix du lieu où nous voulions vivre. La beauté est une valeur importante dans la vie, mais elle ne figure jamais dans un bilan.
Dès le début, nous avons établi une feuille de route : intégrer la modération, rester dans un cadre sobre et maîtrisable. J’ai alors passé un petit diplôme d’agriculteur, pour me former, et j’ai découvert que nous étions dans une forme de guerre contre la nature. Il fallait travailler en permanence avec un masque, vu la dangerosité des produits que nous manipulions à longueur de journée. J’ai refusé cela et j’ai trouvé que des gens avaient déjà mis au point des méthodes d’agronomie plus respectueuses de la nature.

Vous ne vous êtes pas contenté de vivre votre "sobriété heureuse" en Ardèche.
Vous vouliez aussi transmettre ce que vous aviez appris, notamment aux paysans africains ?

Oui vingt ans plus tard, en 1981, je suis allé au Burkina Faso en Afrique pour transmettre aux paysans ce que j’avais appris et compris: prendre soin de la nature et l’honorer, c’est prendre soin de l’être humain et l’honorer. A cette période, le Burkina Faso sortait d’une longue période de sécheresse. Des paysans des zones semi-arides avaient subi un dérèglement complet de leur existence du fait de la "modernité". En son nom, on leur avait dit : "Abandonnez les petites parcelles qui vous nourrissent, cultivez du coton et de l’arachide pour exporter !" Des brigades de vulgarisateurs parcouraient la brousse avec des sacs d’engrais : " Essayez cette poudre des Blancs, vous allez voir !"On donnait cette poudre aux paysans en les invitant à rembourser une fois la récolte faite. Mais la vente du produit des récoltes ne compensait pas l’investissement de l’intrant. Les paysans étaient pris dans la spirale de l’endettement….

Pierre Rabhi © Mouvement Colibri

«La réalité du climat africain amène à adapter l’agroécologie à une pratique humaine globale. »

Vous vous êtes alors retrouvé à expliquer comment l'agroécologie pouvait être une alternative à ce système...

En effet. Mais comme une véritable démarche scientifique, pas un truc façon soixante-huitards. Thomas Sankara, qui présidait alors le ­Burkina Faso, avait décidé d’en faire une politique nationale. Nous nous sommes rencontrés peu de temps avant son assassinat. Hélas…

La Fédération Internationale des Mouvements d’Agriculture Biologique (IFOAM) a tenu sa première rencontre à Ouagadougou. J’ai participé à la création puis à l'animation du centre de formation de Gorom-Gorom. Et, malgré la disparition de Thomas Sankara, son impact a été suffisant pour que l’agroécologie se propage et soit relayée par de nombreuses associations dans ce pays. L’expérimentation sur le terrain a mis en évidence la pertinence de l’approche, les paysans ont été satisfaits et les demandes de formation ont afflué de toute part. Aujourd’hui, on évalue à 100.000 le nombre de paysans pratiquant au moins la fertilisation organique. D’ailleurs les dernières Rencontres de l’Agroécologie se sont tenues en février dernier à Betta, au Burkina Faso.

Pierre Rabhi et Thomas Sankara © Mouvement Colibri

Avec ses 4 grands écosystèmes, l’Afrique est confrontée à différentes problématiques... Qu'est-ce qui différencie la pratique de l'agroécologie dans tous ces écosystèmes?

L’agroécologie quand elle est bien comprise, c'est apprendre à coopérer avec les forces de la vie, et non pas imiter les forces de la vie à partie d'un scénario complètement artificiel et destructeur. La réalité du climat africain amène aussi à réfléchir à adapter l’agroécologie à une pratique humaine globale. Dans les zones dites riches, toute la paysannerie antérieure nous a légué des sols vivants et l'on est en train de les détruire. Dans les zones dites pauvres, il y a ce désastre que subissent les sols par érosion ou parce qu’ils sont mal menés par la chimie ou la monoculture. Il n'y a plus une approche agroécologique des systèmes, comme le reboisement par exemple. Il faut penser à une organisation de lutte de l'érosion des sols, c’est indispensable. Je décris tout cela dans mon livre "Offrande au crépuscule" . Je propose aux paysans d’appliquer des méthodes déjà expérimentées pour les aider. Comme les schémas pour faire un compost, les moyens de lutter contre l'érosion, comment bien reboiser. Pour l'Afrique, nous savons qu'il faut miser sur les arbres légumineux. Ce sont des arbres qui amènent de l’azote dans le sol, et quand ils restituent la matière organique ils rentrent dans un système de transformation. Ce qui n'est pas le cas de la feuille de l'eucalyptus qui ne se transforme pas parce qu'elle contient des substances nocives.

Quelle est selon vous la priorité, concernant la pratique agricole sur ces terres africaines ?

Il faut lutter contre la désertification et proposer à travers cette lutte, une éthique. Au-delà des gestes techniques que nous sommes venus divulguer, il faut faire naître, en dépit de tous les non-sens, un peu de tendresse pour la terre...

 

Pierre Rabhi en 5 dates

Pierre Rabhi © Mouvement Colibri

1938 : Naissance dans une famille musulmane de Kenadsa, près de Colomb-Béchar, une oasis dans le sud de l'Algérie.

1960 : s'installe définitivement en Ardèche et commence à appliquer les principes de l'agroécologie et de la sobriété heureuse

1989:  L'Offrande au crépuscule (Editions L’Harmattan) obtient le prix des Sciences Sociales Agricoles Michel Auge-Laribé, décerné par le ministère français de l'Agriculture.

1992: fonde l’Association Terre et Humanisme qui œuvre pour la transmission de l’agroécologie comme pratique et éthique visant l’amélioration de la condition de l’être humain et de son environnement naturel.

2015 : Terre et Humanisme fonde son premier centre de formation africain


Pour aller plus loin:

Les 12 fondamentaux de l’agroécologie

Le site internet de Pierre Rabhi

La chaine Youtube du Mouvement Colibris

 

 

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